Quand le corps parle

Cet article est différent des autres. Moins « pratique », plus théorique, peut-être plus difficile d’accès, il vise d’abord à présenter ce qu’est la psychosomatique, au-delà des idées reçues. Parler de lien corps esprit ça renvoie à quoi ? Somatiser ça veut dire quoi ? Pourquoi aller voir un psychologue quand on souffre de douleurs chroniques ou d’une maladie aïgue ? …

Introduction :

Je découvre le soin psychique il y a plus de vingt ans en unités de soins psychiatriques. Le lien entre corps et esprit m’interpelle rapidement : deux patients schizophrènes s’arrêtent de délirer lorsqu’ils ont un membre dans le plâtre. A l’hôpital général, les soignants témoignent de leurs observations : des personnes déclarent des maladies alors qu’elles sortent d’une période de vie difficile, comme si le corps « tenait » le temps nécessaire avant de lâcher. Les gens « jamais malades » déclarent des maladies graves lorsqu’ils tombent malades alors que ceux qui ont régulièrement des pathologies sans gravité semblent moins sujets aux pathologies graves. Des personnes, souvent des hommes avec des métiers très prenants et à responsabilité, décompensent une pathologie grave au moment de la retraite. Toutes ces données sont bien sûr à prendre avec distance mais viennent souligner l’existence des liens ente la psyché et le soma. Qu’en savons-nous aujourd’hui ? Quelle place pour la psychologie auprès des personnes somatisantes ?

Le lien corps esprit

La question fascine les hommes depuis des siècles. 400 ans avant J.C., Hippocrate proposait de comprendre la symptomatologie hystérique comme étant le résultat d’une migration de l’utérus dans le corps de la femme . Du Moyen-Âge au XVIIIe s., les idées de possession diabolique et d’ensorcellement voient le jour tentent d’expliquer certains maladies. Des chasses aux sorcières s’ensuivent .
En médecine chinoise traditionnelle, ce lien corps-esprit est reconnu depuis toujours. Ainsi les émotions sont reliées à des organes : le cœur à la joie, le poumon à la tristesse, le foie à la colère … L‘équilibre somatique et donc la santé est, dans cette conception, indissociable de la paix de l’esprit.
L’Ayurveda, médecine traditionnelle indienne, accorde aussi une large part au psychisme à travers notamment la description des chakras : par exemple, si l’énergie du 4ème chakra, à savoir le chakra du cœur est vide, cela pourra induire des maladies dans cette région.
Dans nos pays occidentaux, la conscience du lien étroit qui unit le corps et l’esprit n’est pas encore une évidence. Héritiers des Lumières, nous les avons longtemps considérés comme deux identités séparées. Paradoxalement, certaines pathologies somatiques ont toujours bénéficié d’une lecture « psychosomatique » : l’ulcère, l’eczéma, l’infarctus du myocarde, l’hypertension artérielle sont unanimement reconnues comme s’aggravant en cas de stress et/ou d’émotions fortes.
Mais depuis une quinzaine d’années, des études scientifiques ont démontré que des liens existent entre le corps et l’esprit. Parmi les plus importantes : le stress chronique induit une réduction des télomères et la méditation pratiquée de manière très régulière induit des modifications au niveau du cortex cérébral .
Quelques livres évoquent ces sujets, notamment ceux de Thierry Janssen, de Matthieu Ricard et Wolf. A ce jour cependant, le saut de la psyché dans le soma conserve encore une part de mystère. Aucune théorie, scientifique ou ésotérique, aussi séduisante soit-elle, ne sait à ce jour rendre compte de manière exhaustive de l’infinie complexité des liens entre le corps et la psyché.
En tant que psychologue clinicienne, cela oblige à rester prudente face à toute interprétation hâtive et à rester ouverte à diverses approches. La psychologie clinique sous forme d’entretiens classiques est une porte d’entrée parmi d’autres pour diminuer au maximum la part du psychique dans l’apparition de maladies somatiques. Je présente ici la conception en psychologie clinique des liens entre le Moi et le corps et celle de la somatisation avec le cas particulier de la douleur chronique. Cette vision n’exclue en rien les autres conceptions.

Le corps et le Moi
S. Freud écrit : « Le Moi est avant tout un moi corporel (…), il est dérivé de sensations corporelles, principalement de celles qui ont leur source dans la surface du corps. ».
D. Anzieu évoque le Moi Peau et les enveloppes : « Par Moi-peau, je désigne une figuration dont le Moi de l’enfant se sert au cours des phases précoces de son développement pour se représenter lui-même comme Moi contenant les contenus psychiques, à partir de son expérience de la surface du corps. Cela correspond au moment où le moi psychique se différencie du moi corporel sur le plan opératif et reste confondu avec lui sur le plan figuratif.» . Le Moi-peau est une interface entre le dedans et le dehors qui protège des pulsions internes ou des agressions externes. Par la suite, D. Anzieu parlera d’enveloppe psychique pour observer les phénomènes d’interface entre le monde psychique et le monde extérieur. Adéquate, l’enveloppe psychique est réceptive, souple et solide. Elle est « contenante » car elle évite l’éparpillement des objets internes dans un espace sans frontières et les lient en un ensemble cohérent ; elle joue un rôle de pare-excitation et enfin, elle délimite le monde perceptif et le monde imaginaire tout en mettant en relation les objets du monde perceptif et les objets du monde interne.
Ainsi la notion d’enveloppe au sens de D. Anzieu renvoie à celle de signifiants formels , qui font partie des signifiants archaïques (B. Golse ) et valent comme contenus primitifs de pensée, mais aussi comme contenants primordiaux et de protoreprésentations de liens. En 2008, Bernard Golse parle d’un double ancrage des processus précoces : corporel et interactif.

La somatisation
Cl. Smadja l’affirme : « La somatisation est une maladie du Moi au même titre qu’une névrose obsessionnelle ou qu’une schizophrénie … Un état psychopathologique bien structuré est incompatible avec une maladie somatique grave. Ainsi, un patient psychotique verra sa symptomatologie s’effacer lors d’une maladie somatique ». De manière prosaïque, on peut donc dire que « ça ne peut pas délirer à tous les étages », comme si les excitations en excès ne pouvaient désorganiser gravement l’étage psychique et l’étage somatique en même temps, les deux étages étant reliés. En effet, précise encore Cl. Smadja , si on admet que l’activité psychique est une émanation à un niveau supérieur de l’activité cérébrale et que c’est le cerveau qui commande les régulations somatiques, alors on peut concevoir que l’activité psychique influence également à un niveau supérieur les régulations organiques. Cette conception empêche toute distinction entre des maladies ou douleurs « psychosomatiques » et d’autres purement « somatiques ». Ceci rejoint le concept de « récursivité ». Cette notion, d’abord introduite en physique puis en biologie, implique un mouvement de recherche de causalité différente, non plus linéaire, mais plutôt circulaire. Elle possède une dimension diachronique qui lui est propre, son organisation s’inscrivant dans la temporalité. Ainsi, Sylvie Faure-Pragier évoque la « récursivité du symptôme » pour expliquer l’enchevêtrement du psychique et du physiologique dans l’infertilité, l’acte reproductif étant particulièrement sensible à cette imbrication entre corps et psyché.
Les patients somatisants, en confrontant le clinicien à l’organique et au non-symbolisé, le confrontent à l’en-deça de l’analysable. Il s’agit toujours pour le clinicien et le patient de réaliser une co-construction psychique visant la mise en sens de cette douleur et le dégagement du corps au profit de l’élaboration psychique et de l’intrication pulsionnelle. C’est le capital narcissique d’un sujet qui décide des moyens dont dispose le Moi pour réintriquer ce qui est désintriqué, c’est-à-dire pour neutraliser les pulsions de mort.

Un cas particulier : la douleur chronique

Selon la définition de l’International Association for the Study of Pain (IASP), la douleur est : « une expérience sensorielle et émotionnelle désagréable liée à des lésions tissulaires réelles ou potentielles ou décrites en des termes évoquant de telles lésions ». Au-delà de trois à six mois, une douleur persistante et rebelle aux traitements usuels est dite chronique. En devenant persistante, elle perd son intérêt de signal d’alarme. Durable et rebelle aux traitements, elle devient invalidante. Devant une douleur chronique, une intervention pluridisciplinaire s’impose pour garantir la prise en compte globale d’une situation complexe et éviter un morcellement toujours préjudiciable. Il faut reconnaître les trois dimensions de la douleur chronique : biologique, psychologique et sociale. La douleur est considérée comme une expérience non seulement sensorielle et neurologique mais aussi affective, cognitive et sociale.

Histoire de la douleur
La douleur est une expérience sensorielle et émotionnelle dont le sujet fait l’expérience dès sa naissance. En effet, le bébé qui naît découvre le monde à travers la douleur : poumons qui se remplissent d’air, découverte de la faim, du froid, absence de sa mère … La douleur est donc au cœur de l’imbrication psychocorporelle chez chaque être humain et participe à la construction de son identité via les interactions qu’elle suscite avec l’environnement. Au fur et à mesure que l’enfant grandit, l’émotion, d’abord organique, simple « excitation », va se « psychiser », les émotions se liant à des représentations. La qualité de cette capacité à lier émotion et représentation dépend du degré de l’évolution psychologique générale d’un sujet. Ainsi, l’enfant, dont le psychisme est immature, somatise facilement : il est l’être psychosomatique par excellence.
Mais une fois adulte, si l’appareil psychique n’acquiert pas une valeur fonctionnelle suffisante, alors l’élaboration psychique est entravée et les émotions en excès, non psychisées, seront déchargées soit par la voie comportementale (hyperactivité par exemple), soit par la voie somatique (entraînant diverses somatisations). Ainsi, lorsque souffrir dans son corps est une modalité bien connue depuis l’enfance, la douleur va acquérir au fil des années un sens psychoaffectif fort et le risque est grand de voir des douleurs se chroniciser. Si les douleurs ont souvent un substrat organique réel, leur intensité elle, n’est pas toujours explicable par ces lésions organiques. Beaucoup de personnes ne font pas spontanément le lien entre des événements de vie difficiles anciens et leurs douleurs.

Au sujet de la douleur et toujours dans la perspective moniste chère à l’institut de psychosomatique Pierre Marty (IPSO), Cl. Smadja rappelle que la douleur, objet psychosomatique, doit être appréhendée à travers un spectre : de la sensation somatique pure à l’affect de souffrance psychique. Elle peut aller vers l’élaboration ou la déconstruction psychique, elle peut être somatique pure ou affect de souffrance psychique : ce sont les deux bouts d’une même chaîne, mais dans les deux cas, la douleur est et reste psychosomatique.

Woody Allen disait : « Les juifs ne prennent pas d’aspirine car elle enlève la douleur. », évoquant ici avec humour le besoin conscient et presque revendiqué de certaines personnes de souffrir et ce, que la raison en soit religieuse (douleur salvatrice), existentielle (identité forgée dans la plainte douloureuse) ou sportive (douleur comme témoin du dépassement de ses limites). Selon Cl. Smadja , ces conceptions religieuses, culturelles ou sportives permettent un surplus d’investissement surmoïque de la douleur, aidant ainsi à sa psychisation. Chez les personnes douloureuses chroniques, où la douleur n’est rattachée à aucune croyance ou philosophie et où la demande de soulagement physique est au premier plan, il est important de trouver quelle(s) fonction(s) inconsciente(s) accorder à cette douleur qui résiste.

Les facteurs favorisant la douleur chronique

Je choisis d’exposer rapidement les trois principaux facteurs favorisant la douleur chronique, à savoir :
• La maltraitance infantile
• La difficulté à symboliser
• L’hyperactivité

La maltraitance infantile
Au plan somatique, la maltraitance infantile a des conséquences extrêmement graves et parfois même irréversibles sur la santé. « Les adultes maltraités dans leur enfance ont, significativement plus que des sujets témoins, des problèmes de santé somatique  » (Tursz ). De manière plus spécifique, les traumatismes durant l’enfance constituent un important facteur de risque prédisposant notamment au syndrome de douleur chronique (Heim ).

Sur le plan psychique, la maltraitance infantile peut aboutir à un traumatisme par débordement (Broyer G. et Dumet N. ) : c’est parce-que le lien entre excitation, pulsion et objet ne se réalise pas correctement qu’il va y avoir traumatisme, l’appareil psychique étant soumis à des excitations qui le débordent de l’intérieur. L’enfant maltraité peut alors mettre en place un fonctionnement « opératoire », lié au concret, peu mentalisé, dissocié des affects et de l’imaginaire. Ainsi, les émotions non psychisées subissent un destin de décharge soit à l’extérieur du corps, via le comportement, soit dans le corps, via la voie somatique. En effet, ce fonctionnement « opératoire », c’est-à-dire lié au concret, peu mentalisé, dissocié des affects et de l’imaginaire (P. Marty). Ainsi, le narcissisme primaire apparaît défaillant, il n’y a pas introjection d’un bon objet et les pulsions de mort désintriquées peuvent s’exprimer dans son corps. Ce fonctionnement est venu à la place de la construction d’une unité psychosomatique de bonne qualité. Pour cela, il aurait fallu que l’enfant puisse s’appuyer sur une présence stable et contenante qui l’aurait maintenue lui et son corps, dans des limites structurantes et aurait permis un développement psychologique harmonieux avec une imbrication pulsionnelle et des ressources pour lier sensations et émotions.

La maltraitance infantile, associant hyperstimulations et hypostimulations, n’a pas permis d’installer une sécurité affective sous le contrôle de la relation émotionnelle à sa mère. Restant dans la semi-indifférenciation par rapport à son objet d’attachement, sans limites claires et stables entre soi et l’autre, les fantasmes d’engloutissement et de non séparation perdurent, perturbant la construction du schéma corporel. Allant dans ce sens, Ch. Dejours (cité par Demaegt ) explique comment les réactions de rejet ou de violence des parents, ne permettent pas à l’enfant de s’inscrire dans le champ de la pensée. L’enfant est débordé par l’excès d’excitations, entraînant déliaison et effraction de ses limites psychiques. Le corps érogène est traumatisé, anesthésié. La subjectivité de l’enfant est alors coupée de la possibilité d’être affectée. Ces expériences non symbolisables, hors de l’agir expressif, conduisent à la formation d’un sous-secteur de l’inconscient : l’inconscient amential (Dejours ). Clivé de l’inconscient refoulé (sexuel), il se manifeste par des passages à l’acte, de la violence ou des crises somatiques. Elle ne semble pas avoir pu, de fait, définir et intérioriser des repères subjectifs lui permettant de différencier stimulations internes ou externes et de les « lier » pour leur donner un sens et construire son unité psychosomatique.

Enfin, évoquant l’enfant maltraité, Suzanne Robert-Ouvray (citée par H. Brocq (2003)) écrit : « La répétition et l’accumulation des expériences de crispations émotionnelles précoces entrainent la perte de la souplesse des muscles. Ceux du dos à faible capacité de retour à la détente restent tétanisés. ». Progressivement, le corps et l’axe du corps sont investis par l’enfant comme étayage, base de repli et de rassemblement psychocorporel et possible lit de futures pathologies dorsales, lombaires et viscérales. Ainsi, le corps garde une mémoire liée à l’émotion et une fois devenu adulte, il peut à nouveau se figer dans une douloureuse contracture musculaire, généralement massive, tétaniforme, intéressant l’axe du corps et résistante à une prise en charge médicale classique. Les excitations non différenciées libérées en excès lors de la réactivation de l’expérience traumatique trouvent ainsi la voie de décharge somatique la plus courte, la plus ancienne et la plus investie.
Dans la perspective transgénérationnelle, l’apparition, l’aggravation et la pérennisation des douleurs peuvent être interprétées de diverses manières : loyauté familiale, crypte ou encore transmission psychique transgénérationnelle de la violence renforcée par un pacte dénégatif familial.

Ch. Demaegt écrit :  » Le corps de l’enfant devient dès lors le réceptacle des fantasmes et des contenus inconscients du parent qui sont mobilisés dans l’échange. Si l’adulte tremble, crie, se crispe, angoisse, … l’enfant l’incorpore littéralement. Il devient dès lors clair que la formation de la sensibilité et de l’érogénéité du corps est captive de l’inconscient parental. ».
A propos de la loyauté familiale, Demaegt écrit : « …c’est au travers de la réitération d’impératifs auto-destructeurs et de leur tentative de conjuration par la coexcitation sexuelle que la loyauté naît, se développe et se transforme. » De plus, « la compulsion d’autodestruction est l’héritière intrapsychique de la violence de l’adulte contre les efforts traductifs de l’enfant » (Dejours, 2009, cité par Demaegt ). Ainsi, l’enfant, pour éviter le débordement psychique traumatique, va érotiser sa souffrance éprouvée lors des situations de violence et d’emprise. Cette érotisation se poursuit, sous forme masochique chez Mme M., et joue un rôle défensif dans l’économie psychique, participant ainsi à double titre, au maintien de ses douleurs. Enfin, si cette douleur signe sa loyauté vis-à-vis de sa mère, ne « vaut-elle pas mieux » qu’une absence de lien ? Ne protège-t-elle pas Mme M. d’un travail de deuil qui entraînerait notamment un mouvement mélancoliforme ?

En référence à Abraham et Torok , les douleurs peuvent se lire comme une crypte, c’est-à-dire comme un objet brut non élaborable et enkysté symboliquement dans le corps. Allant dans ce sens, E. Granjon distingue la transmission psychique intergénérationnelle (aspect sain de la transmission) de la transmission psychique transgénérationnelle, processus de transmission brut qui ne permet pas de transformations et qui concerne les aspects traumatiques, pathologiques et symptomatiques (violence, aliénation et négativité).. Ce processus de transmission peut s’accompagner d’un pacte dénégatif tel que le définit R. Kaës (cité par M.L. De Souza Campos Paiva et I.C. Gomes, 2007) : une famille est fondée sur les relations d’obligation constituées notamment par le pacte dénégatif, « qui soutient surtout le destin du refoulement et de la répétition ». Lorsqu’ il y a beaucoup de trous dans l’histoire familiale et que celle-ci est traumatique, la transmission transgénérationnelle est prévalente, générant de grandes souffrances en induisant la répétition et les fonctionnements en prévalence de positions narcissiques, infiltrés de pulsion de mort (Joubert ).

La difficulté à symboliser
L’être humain a besoin de symboliser ce qu’il vit. C’est-à-dire qu’il a besoin de mettre ses expériences en mots et/ou en images. S’il n’y parvient pas, des éléments non symbolisés vont rester à l’état latent. L’importance des éléments non symbolisés évoque la « matière première psychique », terme employé par Freud en 1900 et désignant des traces intérieures pas encore travaillées par le processus de symbolisation. Pas immédiatement saisissable, cette matière première est « complexe parce qu’elle est multisensorimotrice, multiperceptive, multipulsionnelle, qu’elle mêle le dedans et le dehors, le moi et l’objet (elle est produite par la rencontre du moi et de l’autre, à l’interface des deux) ». Elles témoignent de traces non intégrées et donc ne pouvant prendre place dans le langage verbal. Le psychologue doit accueillir et interpréter ces états internes. Il partage, identifie, reconnaît et reflète l’expression somatique ou corporelle, les sensations éprouvées qui peuvent alors commencer à prendre une forme de communication. Renvoyer « en miroir » un état émotionnel tel que je le perçois permet à la personne de prendre conscience de son corps en lien avec le contenu de ce qu’elle est en train d’aborder oralement.
René Roussillon distingue trois types de dispositifs « symbolisants », dont les dispositifs analysants. Selon lui, « on souffre du non-approprié de l’histoire et de l’expérience subjective. Le non-approprié de soi est ce qui n’a pas, ou mal, été symbolisé et ne peut être intégré et approprié par suite dans la vie psychique « utilisable » pour le développement de soi » Une première conception du soin psychique est alors que l’ « on « guérit » en rejouant symboliquement et en s’appropriant ainsi l’expérience subjective « en souffrance » dans la psyché ».

L’hyperactivité
Beaucoup de personnes somatisantes mènent « une vie très active », avec de nombreuses activités (professionnelles, culturelles, sportives …),venant témoigner d’un évitement de la passivité. En effet, la passivité confronte au vide ou à des pensées qu’on n’a pas envie d’affronter. Ainsi, les émotions non psychisées subissent un destin de décharge à l’extérieur du corps par le comportement (hyperactivité). Ce fonctionnement peut apparaître dans l’enfance ou dans des circonstances difficiles : « Mon couple va mal, j’y ai pensé quelques temps, je ne vois aucune solution, alors je ne veux plus y penser : je travaille 16h par jour, je vais courir le soir, je bricole tout le week-end … ». Sur quelques mois, ce fonctionnement est souvent sans conséquence. Sur plusieurs années, c’est souvent dramatique. Si ce n’est pas le corps qui lâche, on rencontre des personnes « en mode pilote automatique », coupées de leur ressentis, qui ressentent peu de tristesse mais pour qui les plaisirs de la vie paraissent fades. Un burn out est aussi possible.

Conclusion
Tout un chacun somatise un jour. Tant que cela reste bénin et occasionnel, cela ne pose pas de problème. Lorsqu’il s’agit de somatisations lourdes et/ou chroniques, il est important de minimiser au maximum la part psychique (impossible à mesurer) qui entre dans le processus de somatisation. On ne choisit pas sa génétique mais on peut avoir une action sur l’épigénétique (état émotionnel et hygiène de vie) afin de limiter au maximum l’apparition et/ou la pérennisation de pathologies. Il ne s’agit en aucun cas de culpabiliser : « Ah si j’étais moins stressé, c’est ma faute si j’ai déclenché ceci ou cela … ». Chacun fait comme il peut et tout n’est pas maîtrisable.
Exprimer ses émotions au fur et à mesure, prendre du temps pour soi, ne pas dépasser en permanence ses limites et faire la paix avec son histoire font partie des éléments qui favorisent la santé globale.
Audrey Contraire Grierson